Agir sur l’hypersensibilité – « Le Bonhomme Hypersensible »

Nous proposons une représentation imagée des systèmes sensoriels pouvant être touchés par l’hypersensibilité, associée à quelques dispositifs de protection et de traitements :  le « Bonhomme Hypersensible ». Cet outil, présenté en fin d’article, s’appuie sur le modèle conceptuel de lʼintégration sensorielle (Jean Ayres, 1960, 1975).

 

Le concept d’Intégration Sensorielle

Le concept d’intégration sensorielle, issu de la neurophysiologie, apporte des outils de compréhension des causes du fonctionnement comportemental des enfants et adultes diagnostiqués TSA (Trouble du Spectre de l’Autisme) ; Jean Ayres s’étant initialement intéressée aux difficultés d’apprentissage des enfants présentant des troubles sensoriels. Malgré la difficulté de validation des travaux sur ce thème, l’intégration sensorielle apparait comme une alternative très employée au sein des programmes thérapeutiques aux Etats-Unis (Gorgy, 2013) ainsi qu’en Australie et au Canada (Brown, Rodge & al., 2005).

L’intégration sensorielle a pour but de percevoir et intégrer toutes les modalités sensorielles de façon cohérente et pour fonction de permettre des réponses comportementales adaptées.

Le terme d’intégration sensorielle désigne à la fois un modèle théorique (une fonction du système nerveux central), un trouble (une dysfonction de la modulation sensorielle) et une thérapeutique (méthode d’intervention, programmes et traitements associés) (Perrin, et al., 2013).  De nombreuses appellations du trouble, présentes dans la littérature, renvoient à des concepts sensiblement similaires :  trouble du traitement de l’information sensorielle (Sensory Processing Disorder), altérations sensorielles et perceptives, dysfonctionnement sensoriel, perturbation de la modulation sensorielle, perturbation du traitement de l’information…  (Bogdashina, 2013, p. 186).

Dunn (1997) ajoute une compréhension neurophysiologique à ce modèle, décrivant l’interaction entre les réponses neuronales aux stimulations du quotidien et les réactions comportementales qui en découlent. Elle évoque le « Profil Sensoriel » de l’enfant. Nous ne rentrerons pas ici dans le détails des différents systèmes neuro-sensoriels et récepteurs physiologiques.

Temple Grandin rappele qu’« environ neuf personnes avec autisme sur dix souffrent d’un ou plusieurs troubles sensoriels » (Grandin & Panek, 2014, p. 85). Le taux de prévalence des désordres sensoriels auprès des personnes avec autisme (TSA) varie de 30% à 100% selon les études.

L’évaluation sensorielle est préconisée par les recommandations de la Haute Autorité de Santé évoquant également un travail nécessaire « d’atténuation » et « d’aménagement de l’environnement » (HAS et Anesm, 2012) dans les cas d’hypersensibilité, faisant partie des troubles sensoriels retrouvés fréquemment chez les personnes avec autisme, sous des formes (auditive, tactile, visuelle…) et des intensités variables.

L’intégration sensorielle est un domaine naturellement investit par les ergothérapeutes français, chez qui la pratique découle directement de celle des Occupationnal Therapist canadiens et américains à l’origine de cette approche. Néanmoins, les psychomotriciens travaillant auprès de personnes avec autisme se forment de plus en plus à cet outil d’intervention, les domaines de la sensorialité et de la motricité croisant également leur champ de compétence.

 

Comprendre l’hypersensibilité afin de l’atténuer

  • Sur un versant neurologique, le modèle théorique évoque des seuils neurologiques bas, susceptibles de déclencher une réponse neuronale par la moindre stimulation (un bruit, un contact, une lumière, un mouvement…).  Bogdashina (2013) évoque un « canal trop ouvert », trop d’informations arrivant au cerveau pour pouvoir être traitées efficacement.

 

  • Sur un versant comportemental, l’enfant se montre distractible, hyperréactif, prêtant attention au moindre stimulus qui se présente, ce qui interfère avec sa tâche en cours. Nous retrouvons également le profil d’enfant optant pour l‘évitement de sensations trop intrusives, voir insupportables pour lui  (se bouche les oreilles en cas d’hyperacousie ;  refuse le contact en cas d’hypersensibilité tactile ; évite certains déplacements en cas d’hypersensibilité vestibulaire, etc.)
hypersensibilité TSA autisme DUNN profil sensoriel

 

Il est probable que les capacités d’habituation font défaut à l’enfant ou l’adulte présentant une hypersensibilité sensorielle.

L’habituation se traduit par le système nerveux comme la reconnaissance d’une sensation comme familière au point de ne plus mobiliser son attention sur elle. Sans habituation, l’enfant TSA est continuellement distrait par chaque nouveau stimulus comme la sensation des vêtements sur sa peau, le brouhaha dans une grande surface, etc. voir même la sensation de sa salive lorsqu’il déglutit. L’habituation apparait ainsi nécessaire à tout être humain pour maintenir son attention sur ce qu’il est en train de faire, mettant ainsi à distance les stimulations parasites non pertinentes.

L’hypersensibilité s’observe au quotidien par les conduites d’évitements et/ou de l’hyperréactivité de l’enfant face à certains stimuli, mais peut également s’objectiver plus finement, au regard d’une norme, au moyen de tests standardisés  comme le Profil Sensoriel de Dunn W. (1997) pour les enfants ou l’Echelle de Degenne C. « ESAA » (2014) pour les adultes (encore non commercialisée).

Outre le bénéfice de leur standardisation, ces outils constituent également de précieux guides structurés pour déterminer le ou les système(s) sensoriel(s) impacté(s) par l’hypersensibilité (tactile, visuel, auditif, gustatif, olfactif, proprioceptif, vestibulaire).

 

Quels moyens d’action auprès de la personne avec une hypersensibilité ?

 

Les mesures de protection 

Par souci de clarté, nous distinguerons les mesures de protection environnementale (E) des mesures de protection matérielle (M) et nous en mentionnerons quelques-unes à titre d’exemple. Elles ne sont donc absolument pas à considérer comme des règles strictes mais des propositions pouvant être testées, à titre empirique, dans une démarche d’observation et d’évaluation afin d’identifier celles qui pourraient impacter positivement le comportement de l’enfant (diminution de stéréotypies particulièrement envahissantesgain attentionnel…)

Le Guide de l’UNAPEI (page 18-19), rappel le principe des « salles de calme-retrait », permettant un espace hypostimulant, pouvant s’avérer bénéfique pour la personne hypersensible en cas de surstimulation.

Les mesures de renforcement : « protocoles », « programmes » , « traitements » sensoriels

La notion de « renforcement » implique que nous ne cherchons pas à « stimuler pour stimuler » (surtout pas !) mais proposer et aménager des afférences, expérimentations sensorielles et autres dispositifs conduits à une fréquence déterminée. Cela au regard des troubles de l’enfant et s’inscrivant dans une volonté d’objectifs ciblés tels qu’une désensibilisation (par des traitements visant l’habituation progressive et non intrusive), l’élargissement des centres d’intérêts,  l’abaissement du niveau d’activité (apaisement, bien-être) ainsi que l’amélioration comportementale et attentionnelle (si l’enfant est moins préoccupé par tout ce qu’il sent – ou cherche à ne pas sentir – alors nous misons sur le fait qu’il pourra davantage se concentrer sur ses apprentissages).

La notion de « programme » n’est pas habituelle en psychomotricité. Issue du pragmatisme de la culture outre-atlantique, elle évoque la mise en place de protocoles structurés, sans se substituer pour autant à la qualité relationnelle engagée par le cadre thérapeutique.

Ces programmes ou « traitements sensoriels » sont exercés par des professionnels paramédicaux formés à l’intégration sensorielle (psychomotricien, ergothérapeute, parfois orthophoniste). Les éducateurs et/ou familles sensibilisés voir supervisés apparaissent précieux dans cette prise en charge, la réalisation d’aménagements et de protocoles sensoriels au quotidien optimisant souvent les résultats.

Ces programmes visent souvent la mise en place d’un « régime sensoriel » (ou  » diet sensorielle », terme traduit quelque peu maladroitement, désignant l’ensemble de mesures prises autour de l’enfant/adulte, comprenant des mesures de protection, des dispositifs de renforcement ainsi que des ajustements matériels).

Enfin, nous précisons que ces protocoles de traitements sensoriels sont encore trop peu étayés scientifiquement ; cela en partie dû à l’hétérogénéité des troubles, des sujets, des protocoles et des méthodologies employés jusqu’à présent. Ils ont néanmoins le mérite de tenter d’apporter des réponses à certains troubles du quotidien (comportements-problèmes relevant d’un trouble de la modulation sensorielle), d’être pragmatiques dans leur application et non intrusifs.

 

  Le « Bonhomme Hypersensible »

 

Il s’agit d’un schéma récapitulatif et simplifié de mesures d’actions possibles (mesures de protection et de renforcement) pour chaque système sensoriel évoquant une hypersensibilité.

Nous précisons que tous les systèmes sensoriels sont rarement touchés à la fois chez une même personne par l’hypersensibilité et qu’il s’agit ici d’une représentation fictive globalisante. Enfin, l’élaboration des programmes sensoriels (détail, contenu, fréquence d’application, contre-indications éventuelles…) ne peut se réaliser qu’après évaluation préalable, tout en veillant à ne pas les appliquer « mécaniquement » sans prendre en considération les besoins spécifiques de la personne, l’intensité de ses troubles, ses autres difficultés sensorielles et/ou somatiques éventuellement associées (hyposensibilité, épilepsie…) ainsi que ses particularités de fonctionnement (niveau cognitif…).

Quelques mesures de renforcement sont mentionnées à titre d’exemple illustratif de nos dispositifs de traitements sensoriels.

modélisation hypersensibilité tactile enfant TSA autiste dunn intégration sensorielle

 

 

Nous précisons que les traitements somesthésiques (incluant les systèmes tactiles et proprioceptifs selon les auteurs) sont privilégiés la plupart du temps dans le cadre d’hyposensibilité (à l’inverse de l’hypersensibilité, la personne ayant alors besoin de davantage de sensations et stimulations pour atteindre les seuils neuronaux nécessaire au maintien de son équilibre sensori-moteur). Dans ce cas de figure, quelques-uns de nos outils utilisés pourrons faire l’objet d’un prochain article : mobilisations articulaires et brossages profonds inspirés du protocole Wilbarger, jeux toniques contre résistance, pressions profondes, vibreurs, port de vestes proprioceptives, de matériel lesté et/ou strappé

 

Aurélien D’Ignazio, psychomotricien D.E, Master en psychomotricité, formé en Intégration Sensorielle Niveau 3 (formateur Olivier Gorgy). 

 

Compléments d’information :

 

  • Formations en Intégration Sensorielle ouvertes aux psychomotriciens et/ou aux familles :

-Olivier Gorgy http://www.psychomotricien-liberal.com/2017/06/28/formation-integration-sensorielle-o-gorgy/

-L’AFREE http://www.afree.asso.fr/wp/wp-content/uploads/2015/02/Prog-Ttt-sensoriel-18.pdf

-Formation SuperVision : http://www.formavision-autisme.com/theme_formation/sensorialite-et-trouble-du-spectre-autistique/

  • Outils d’évaluation évoqués:

-la thèse de Claire Degenne comprenant la grille d’évaluation sensorielle pour adultes TSA  : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01037912/document

-le Profil Sensoriel de DUNN aux ECPA: https://www.ecpa.fr/psychologie-clinique/test.asp?id=1969

  • Études de cas avec méthodologie, menées par des psychomotriciens au moyen d’approches sensorielles  :

-A.SaitourJ.-M.Albaret (2017). Dimension proprioceptive et tactile de la conscience corporelle et action volontaire chez un enfant avec TSA : protocole à cas unique en rééducation psychomotrice

-Olivier Gorgy (2016). Publication Web – L’éveil sensoriel influence t’il le niveau d’activité cognitive de l’enfant autiste ?

Bibliographie :

Brunod, R. (2009). Les aspects sensoriels et moteurs dans l’autisme. Le Bulletin Scientifique de l’Arapi, 23, 11-17.

Bogdashina, O. (2013). Questions sensorielles et perceptives dans l’autisme et le syndrome d’Asperger. (I. Dufrenoy, & C. Mercanton, Trads.) AFD Editions.

Brown G. T., Rodger, S., Brown, A. & Roever, C. (2005). A comparison of Canadian and Australian paediatric occupational therapists. Occupational Therapy International, 12, 137-161.

D’Ignazio, A. (2016). Quels champs d’action du psychomotricien auprès d’enfants et adultes TSA.

Dunn, W. (1997). The Impact of Sensory Processing Abilities on the Daily Lives of Young Children and Their Families: A Conceptual Model. Infants and Young Children, 9(4), 23-25.

Dunn, W. (2001). The Sensations of Everyday Life: Empirical, Theoretical, and Pragmatic Considerations.The American Journal of Occupational Therapy, 55(6), 608-620.

Degenne-Richard, C. (2014). Evaluation de la symptomatologie sensorielle des personnes adultes avec autisme et incidence des particularités sensorielles sur l’émergence des troubles du comportement. Université René Descartes, Paris V: Psychologie.

Gorgy, O. (2013). Intégration sensorielle : concept et application en psychomotricité auprès de l’enfant avec autisme. In J Perrin, T Maffre (Eds.), Autisme et psychomotricité (pp.403-424). Bruxelles : De Boeck-Solal.

Grandin, T., & Panek, R. (2014). Dans le cerveau des autistes. (A. Botz, Trad.) Paris: Odile Jacob.

Miller, L. J., Anzalone, M. E., Lane, S. J., Cermak, S. A., & Osten, E. T. (2007). Concept Evolution in Sensory Integration: A Proposed Nosology for Diagnosis. The American Journal of Occupational Therapy, 61(2), 135-140.

Miller, L. J., & Fuller, D. A. (2007). Causes and Prevalence. Sensational kids: Hope and help for children with sensory processing disorder (SPD) (pp. 283-291). New York: Perigee Books.

 Perrin, J., Maffre, T. (2013). Autisme et psychomotricité. De Boeck Solal.

 

 

Aucun commentaire

CindyF

Merci pour ce partage très intéressant, Nous attendons le bonhomme hyposensible a présent !

Réponse
Babinet sophie

Tres interessant
Dommage de citer les publications a caractere commercial type hoptoys
Qui malheureusement reprennent votre travail sans votree accord ni vous citer !!!

Réponse
Elodiedaros | Pearltrees

[…] Hypersensibilité et moyens d'action – Le "Bonhomme Hypersensible". Nous proposons une représentation imagée des systèmes sensoriels pouvant être touchés par l’hypersensibilité, associée à quelques dispositifs de protection et de traitements : le « Bonhomme Hypersensible ». Cet outil, présenté en fin d’article, s’appuie sur le modèle conceptuel de lʼintégration sensorielle (Jean Ayres, 1960, 1975). […]

Réponse
claustre agnes

Très intéressant. merci pour cet article. Il y aurait également d’autres sens à prendre en compte tels proprioception, intéroception, nociception, etc. Je pense qu’il y a également des liens à faire avec certaines pathologies de la personne âgée. Qui aurait eu vent d’articles ou recherches?

Réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.