Apprentissage du vélo – Regard psychomoteur

Retrouvez ci-dessous l’interview complet du psychomotricien (Aurélien D’Ignazio), concernant l’apprentissage du vélo, pour les besoins de l’émission E=M6 (du 10/01/21).

Merci à l’équipe de production pour cette invitation ! (extrait vidéo en fin d’article)

Comment expliquer l’appréhension de « se lancer » pour la première fois à vélo ?

La première tentative de faire du vélo à deux roues nécessite un véritable lâcher-prise pour l’enfant. 
En effet, il va devoir se passer des points d’appui sur lesquels il comptait jusqu’à présent comme les petites roues s’il avait des stabilisateurs ou encore les pieds au sol s’il avait une draisienne.
D’un point de vue psychologique, cela implique aussi d’assumer de se distancer de l’adulte. Tout cela avec la peur de la chute !

Quels sont les prérequis au vélo ?

Techniquement, il s’agit d’une habileté motrice complexe car l’enfant va devoir gérer simultanément :

  • sa force pour appuyer sur les pédales, tenir le guidon, freiner…
  • sa coordination des membres inférieurs pour pédaler et des membres supérieurs pour tourner (il s’agit donc d’une dissociation car ces actions s’effectuent simultanément dans des plans de l’espace différents)
  • son équilibre et ses ajustements posturaux pour ne pas chuter
  • son orientation dans l’espace pour savoir où se diriger et fixer son regard
  • son attention en cas d’obstacles nécessitant de modifier sa trajectoire 

Outre ces aspects posturaux et locomoteurs, l’enfant devra dépasser l’aspect contre-intuitif de devoir accélérer pour ne pas tomber.

Les petites roues sont-elles vraiment pertinentes dans l’apprentissage du vélo ?

Les petites roues peuvent permettre à l’enfant d’entrainer en sécurité la coordination de ses membres inférieurs et à ressentir que « quand je pousse en avant avec mes pieds alors j’avance ».

Néanmoins les petites roues ne permettent pas l’apprentissage de l’équilibration du corps qui serait plus proche de la réalité en pratiquant sur une draisienne.
Les deux supports peuvent ainsi être complémentaires.

Comment se produit le « déclic » ?

probablement dès lors que l’enfant : 

  • dispose de la maturité nécessaire au niveau de son équipement sensoriel et neuro-moteur (coordinations motrices, régulation tonique, stabilité posturale…).
  • parvient à se sentir suffisamment en confiance pour dépasser son appréhension 
  • a compris le lien de cause à effet entre la poussée sur les pédales et la stabilité du vélo

Pousser l’enfant et le lâcher… bonne ou mauvaise idée ?

Plutôt que cette méthode un peu trop directe qui risquerait d’entrainer un blocage chez certains enfants, je préconise quelque chose de plus progressif, sur sol plat et dégagé, en soutenant le dos de l’enfant pour l’aider à trouver l’impulsion nécessaire, puis en réduisant progressivement notre effort de poussée. 
Sans oublier d’encourager l’enfant à continuer et à regarder droit devant lui !

Est-ce trop tard pour un adulte d’apprendre à faire du vélo ?

Techniquement les étapes d’apprentissages seraient similaires à celle d’un enfant, à ceci près que l’adulte :

  • aura un cerveau beaucoup moins « plastique », c’est-à-dire que les connections nerveuses seront moins modifiables sous l’effet de l’apprentissage (qui sera donc plus lent)
  • tombera de beaucoup plus haut en cas de chute
  • redoutera probablement davantage le ridicule 😄

Pourquoi dit-on que « faire du vélo ça ne s’oublie pas » ?

Cela sous-entend qu’un type de mémoire « conserve » les apprentissages moteurs. 

Dans la littérature, nous trouvons à ce sujet des terminologies variées telles que « mémoire du corps », « mémoire musculaire », « mémoire proprioceptive », « mémoire kinesthésique ». Le modèle théorique issu de la neuropsychologie parle de mémoire procédurale.

C’est celle qui stocke nos savoir-faire, nos habiletés motrices, nos automatismes (à un niveau inconscient, il s’agit d’une mémoire dite implicite). Elle constitue une partie importante de notre mémoire à long terme et résiste très bien au temps. Elle permet de ne pas avoir à ré-apprendre à chaque fois les séquences gestuelles déjà acquises.

Que faire si mon enfant semble être en retard par rapport aux autres ?

Les apprentissages moteurs n’ont pas le même rythme d’acquisition selon les enfants. De nombreuses variables rentrent en ligne de compte : la maturation neuro-motrice, le temps d’entrainement, la motivation (pouvant être liée au contexte d’apprentissage, à la présence de modèle efficace à imiter, au matériel…).
Une large fourchette d’âge communément admise pour la capacité à faire du vélo sans petites roues se situe entre 4 et 7 ans pour un enfant tout venant.

En cas de doute, une consultation spécialisée (médecin, psychomotricien, ergothérapeute…) peut être pertinente pour déterminer si un retard est isolé ou lié à une maladresse motrice plus globale (pouvant s’inscrire dans un Trouble du Développement des Coordinations) tout en réfléchissant aux diagnostics différentiels éventuels (trouble de l’attention, affection neurologique, déficience visuelle…) et rediriger alors vers les professionnels compétents.

Que se passe t’-il dans le cerveau de l’enfant pendant l’apprentissage du vélo ?

De façon simplifiée, l’enfant a besoin de répondre à la problématique de « comment vais-je m’organiser pour tenir sur mon vélo tout en pédalant ? ». Le système de la motricité volontaire tentera d’apporter un plan d’action : quels muscles ? quelles articulations ? dans quel ordre ? pendant combien de temps ? c’est ce qu’on appelle la programmation motrice qui est très coûteuse en attention lors d’un nouvel apprentissage.

Une bonne partie de l’activité cérébrale sera concentrée au niveau du lobe frontal où se trouve notamment le cortex moteur et les aires spécialisées dans l’initiation du geste et sa planification. Des structures anatomiques plus profondes (interconnectées entre elles et avec le cortex) telles que le cervelet (notamment régulateur du tonus postural, de l’équilibre, de la synchronisation et de l’automatisation des activités musculaires) et les ganglions de la base (notamment régulateurs quantitatifs du mouvement) sont également impliquées pour stabiliser la séquence motrice.

De nombreux feedback sensoriels (visuels, proprioceptifs, vestibulaires…) permettent également à tout le corps de se réajuster au cours de l’action.

La répétition et les essais-erreurs viennent renforcer l’habileté motrice en cours d’acquisition, permettant notamment d’affiner la paramétrisation du geste : l’intensité des muscles impliqués, leur timing, l’élimination des mouvements parasites… qui finira par mener l’enfant à un stade de maitrise et de plaisir dans la réalisation de cette nouvelle aptitude.

Au fil des entrainements, nous observerions une diminution de l’activité corticale au profit de circuits sous-corticaux (cervelet, ganglions de la base) menant à une sorte de simplification du système de commande (au niveau cérébral) correspondant à un automatisme (au niveau comportemental).

À terme, la séquence de mouvements ainsi automatisée sera plus rapidement disponible dans le répertoire de l’enfant, plus économique, lui permettant d’y allouer moins d’énergie et de porter son attention sur autre chose en même temps.

⚠️ Mais le mouvement humain n’est pas régi que pas un enchevêtrement de neurones mais toujours en relation avec les aspects dynamiques, les particularités musculo-squelettiques, les contraintes de l’environnement, les affects, le plaisir et la motivation.

Aurélien D’Ignazio, psychomotricien D.E & Master

Extrait concerné de l’émission

Ressource interessante : quelques éducatifs d’apprentissage (Josiane Caron Santha)

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